Dans lespace. Au loin, on voit le globe terrestre séloigner, décroître et, finalement, se confondre parmi les autres étoiles. Le tableau commence dans une demi-obscurité qui se changera progressivement en ténèbres. Adam, qui est maintenant un vieil homme, suit Lucifer dans son vol à travers lespace.
ADAM
Où va nous mener ce vol effréné?
LUCIFER
Hé! Nas-tu pas désiré, cher Adam,
A la fange tarracher, pour atteindre
Les sphères supérieures? Là-haut,
Tappelait un doux esprit, disais-tu
ADAM
Cest vrai, mais jignorais que le chemin
En fût si âpre et désolé. Partout,
Quel froid, quel vide et quelle étrangeté!
Il me semble commettre un sacrilège
En pénétrant ici
Et puis, je sens
Mon cœur partagé, curieusement
Je suis heureux davoir quitté la terre
Qui opprimait et qui souillait mon âme
Toute tendue vers la sublimité,
Et jai douleur, pourtant, de la quitter!
Ah, Lucifer, retourne-toi vers elle:
Ce sont les fleurs, dabord, que nous cessâmes
De pouvoir distinguer. Puis le feuillage
De la forêt. Enfin le paysage,
Multiple et nuancé, est devenu
Une plaine infinie, sans caractère.
Tout ce qui charmait lœil a disparu:
Le roc nest plus quune motte de terre;
Le nuage énorme et lourd de tonnerres
Où le paysan craintif croit entendre
Une voix sacrée, nest plus quun infime
Lambeau de vapeur. Locéan lui-même,
Ses flots mugissants quon croit infinis,
Nest plus quune ombre grise sur la terre
Et lon voit celle-ci tourner parmi
Des milliers de boules qui lui ressemblent.
Dire quelle était tout notre univers!
Et Eve, Lucifer, ne pouvait-elle
Maccompagner? Faut-il que je la perde?
LUCIFER
Lorsquon sélève si haut, tout dabord
Cest la beauté qui devient invisible.
Puis la grandeur et la force. Il ne reste
Pour finir que mathématiques froides.
ADAM
Ah, nous avons dépassé les étoiles
Et je ne vois aucun but devant nous,
Et je ne sens nul obstacle à ce vol.
Sans lutte et sans amour, la vie peut-elle
Avoir encor quelque valeur? Ici,
Tout nest que glace et terreur.
LUCIFER
Si déjà
Ton héroïsme est usé, retournons
Nous amuser dans la poussière
ADAM
Non!
Allons plus loin! Que le dernier lien
Qui mattache encore à la Terre, tombe!
Alors cessera ma douleur. Mais
quest-ce?
Je respire avec peine et je nai plus
De forces
Ma raison se trouble
Antée,
Qui devait toucher la terre pour vivre,
Était-il donc plus quun mythe?
LA VOIX DE LESPRIT DE LA TERRE
Oui, bien plus!
Adam, tu me connais déjà. Je suis lEsprit
De la Terre et cest moi, sache-le bien,
Qui seul respire en toi. Tu es allé
Jusquà la borne extrême de mon règne.
Retourne et tu vivras! En passant outre,
Tu périras! Tu es comme lamibe
Qui va et vient dans une goutte deau.
Homme, pour toi la terre est cette goutte
ADAM
Tu ne meffraies pas! Jose te braver!
Peut-être mon corps dépend-il de toi
Mais mon âme est mienne. Avant que nexiste
Ton monde pesant, la Pensée vivait!
Et la Vérité! Elles sont sans bornes!
LA VOIX DE LESPRIT DE LA TERRE
Essaie donc, homme vain! Et lamentable
Sera ta chute! Est-ce que le parfum
Existe avant la fleur? La forme a-t-elle
Pu précéder le corps? Et le soleil
Naître de ses rayons? Quelle terreur
Serait en toi, si tu voyais ton âme
Dans le vide infini tourner en vain,
Pauvre orpheline et qui ne comprend rien,
Pour obtenir intelligence et forme!
Tes sentiments, tes pensées, sache-le,
Ne sont que des rayons lancés en toi
Par ce grumeau que tu nommes la terre
Et qui, si quelque chose en lui changeait,
Disparaitraît - et toi-même avec lui.
Le laid, le beau, le salut et lenfer
Ce sont des notions quà ton usage
Tu tires de mon seul esprit, dont lœuvre
Est danimer ton infime patrie.
Ce qui est, là, vérité éternelle
Peut être absurde en un autre univers,
Notre impossible y être naturel,
Notre pesanteur ny pas exister,
La vie y vouloir limmobilité,
Notre air peut-être y est de la pensée,
Notre lumière une sonorité,
Nos végétaux des cristaux? Oui, peut-être
Mais toi, tu es dici, de cette terre
ADAM
En vain tes discours! Mon âme saura
Souvrir un passage!
LA VOIX DE LESPRIT DE LA TERRE
Adam! O, Adam!
Tu es tout près de ton dernier instant
Reviens sur terre où tu peux être grand!
Si de ton univers tu franchis lorbe,
Nul dieu nacceptera que tu lapproches
Et, sur le champ, il te mettra en poudre.
ADAM
La mort, ne doit-elle pas sen charger?
LA VOIX DE LESPRIT DE LA TERRE
Ces mots dictés par lantique mensonge,
Ne les dis pas ici, dans le royaume
Spirituel! Ou la Création
En frémirait tout entière dhorreur.
Arrête-toi devant le sceau sacré
Ici posé par Dieu. Aucun mortel,
Eût-il touché larbre de la Science,
Na le droit de le rompre.
ADAM
Eh bien, ce sceau,
Je le romprai!
Ils poursuivent leur vol. Mais Adam pousse un cri de douleur et semble frappé de paralysie.
Je suis perdu! Je meurs!
Il sarrête, vacille. Lucifer ricane et le pousse du pied.
LUCIFER
Lantique mensonge a donc triomphé!
Ce pantin, qui se prenait pour un dieu,
Maintenant va tournoyer dans le vide,
Nouvelle planète infime où, peut-être,
A mon service une autre vie va naître.
LA VOIX DE LESPRIT DE LA TERRE
Tu te réjouis trop tôt, Lucifer!
Il na que frôlé le monde étranger.
Se soustraire à moi nest pas si facile!
Il poursuit à lintention dAdam.
Revis, ô mon fils, au nom de la Terre,
Ta seule patrie
ADAM
Je reviens à moi
Oui, je vis de nouveau, puisque je souffre!
Mais souffrir mest doux, tant il est atroce
De nêtre rien, plus rien
O, Lucifer,
Ramène-moi sur cette mienne Terre
Où jai lutté! Je veux lutter encore,
Cest là ma joie!
LUCIFER
Après tant de défaites,
Ne crains-tu pas que de nouveaux combats
Soient également vains? Espères-tu
Que, cette fois, tu atteindras ton but?
Ah, lhomme, seul, peut être aussi naïf!
ADAM
Aucun rêve ne maveugle. Le but,
Je sais que je le manquerai cent fois
Mais ce nest pas lui qui importe. Quest-ce,
En vérité, le but, sinon la fin
Dun glorieux combat? Quand on latteint,
Cest pour mourir, au terme dune lutte
Qui est la vie. Lutter, voilà en soi
Le but de lhomme et sa raison de vivre.
LUCIFER
Ah, vraiment, belle consolation!
Si, du moins, lidée pour laquelle on lutte
Possédait quelque grandeur! Mais lenjeu
De ton combat daujourdhui, dès demain,
Ne sera quune fadaise à tes yeux!
Nas-tu pas à Chéronée, autrefois,
Versé ton sang, sans compter, pour défendre
La Liberté menacée? Et plus tard
Nas-tu pas recommencé, cette fois,
Pour que sur la terre entière, sétende
Lempire de Constantin? Pour la foi,
Nes-tu pas mort en martyr? Par la suite,
Nas-tu pas brandi contre elle les armes
De la Science?
ADAM
Il est vrai! Mais si vaine
Que fût lintention qui me guidait,
Elle allumait en moi lenthousiasme
Et mélevait au-dessus de moi-même.
Rien que cela la rendait grande et sainte.
Que cette cause ait, tour à tour, été
Celle du Christ ou de la Liberté,
De la Science ou de lAmbition,
Quimporte, si elle a fait progresser
Le genre humain et sa conditiom!
Ah, retournons, je ten prie, sur la terre
Que je mengage en de nouveaux combats!
LUCIFER
As-tu déjà oublié, cher Adam,
Ce que ta dit le savant? Cette terre,
Daprès ses calculs, sera, tout entière,
Glacée dans quatre mille ans! Quels combat,
Mènerait-on désormais?
ADAM
La Science
Saura vaincre cette menace
LUCIFER
Alors,
Dis-moi, que pourras-tu faire? La lutte
Et la grandeur, et la force, où sont-elles
Dans le monde artificiel, instauré
Par la Raison souveraine, à partir
De savantes théories? A loisir
Tu las contemplé ce monde! Et jugé!
ADAM
Que la Science assure seulement
Le salut de la Terre! Et quelle meure
Comme toutes les choses meurent quand
Leur mission est accomplie. Alors
Une autre idée créatrice naîtra,
Qui gonflera le poumon de la Terre
Dune nouvelle vie
Ramène-moi!
Jai hâte de savoir pour quelle foi
Mon cœur, sur la planète délivrée,
Va senflammer encore!
LUCIFER
Eh bien, suis-moi.