Quelque part sur la terre. Un site verdoyant. Près dune hutte sommaire, Adam édifie une clôture et Eve une tonnelle. Lucifer se tient auprès deux.
ADAM
Ce coin de terre mappartient. Pour moi,
Il remplace le monde entier. Ici,
Jétablirai mon foyer, mon domaine
Que je protégerai des bêtes fauves
Et contraindrai à fructifier pour moi.
EVE
Moi, je vais faire une tonnelle. Aussi
Merveilleuse que la première. Ainsi,
Ferai-je renaître le paradis.
LUCIFER
Ah, quels grands mots: foyer, propriété
Voilà ce qui fera mouvoir le monde.
La joie et la douleur en sortiront.
De perfection en perfection,
Ces belles idées donneront naissance
A la patrie, à lindustrie, lesquelles
Engendreront la grandeur, la noblesse
Pour sen repaître abominablement.
ADAM
Ce que tu dis est pour moi bien obscur.
Tu mas promis la Connaissance. Et moi
Jai renoncé à suivre mon instinct
Pour devenir plus grand! Où est mon gain?
LUCIFER
Hé! Ne le sens-tu pas?
ADAM
Ce que je sens,
Cest quabandonné par Dieu, les mains vides,
En plein désert, je lai abandonné
Pareillement. Je nai plus dautre Dieu
Que moi-même! Et ce que je peux saisir
Est mon bien! Cest ma force et ma fierté!
LUCIFER, à part.
Pantin vaniteux qui oses narguer
Maintenant le ciel! Que vienne lorage,
Nous verrons ta force
EVE
Et moi je suis fière
Car je deviendrai la mère du monde.
LUCIFER, à part.
Ah, glorieux idéal féminin:
Perpétuer la misère et le crime!
ADAM
Et que devrais-je à Dieu? Mon existence?
Si elle vaut quon en porte le poids,
Cest à mes seuls efforts quelle le doit.
Le plaisir de boire une gorgée deau,
Le feu de ma soif la payé davance,
Comme les doux baisers que lon échange
Sont payés par la tristesse qui suit.
Et toi, que te devrais-je? Ai-je eu besoin
De ton secours pour rompre le garrot
De ma reconnaissance? Et pour gagner
La liberté de forger mon destin
Ou de le jeter bas en tâtonnant,
Ai-je eu besoin de toi? Reconnais-le:
Ma propre force y eût suffi. Du moins,
Mas-tu délivré des pesantes chaînes
Qui me rivent à cette terre? Non!
Je sens un lien, toujours
O, peut-être
Fin comme un cheveu - mais quel est son nom? -
Retenir lélan de mon âme fière.
Rien quun fil
Laffront nen est que plus grand.
Si je bondis, je retombe, impuissant
Et, si je veux sonder les profondeurs,
Mes yeux et mes oreilles me trahissent.
Et si, là-haut, limagination
Entraîne mon esprit, la faim me force
A revenir, tout humble, en ces lieux bas.
LUCIFER
Cest que ce lien est plus fort que moi.
ADAM
Alors, tu es un Esprit bien débile!
Quoi? Linvisible toile daraignée
Où restent pris des millions de vivants
Qui croient jouir de leur libre vouloir,
Ce rien que, seuls, de hauts esprits pressentent,
Toi, tu ne peux venir à bout de lui?
LUCIFER
Ce rien seul peut me braver. Car, vois-tu,
Cest là lœuvre dun Esprit comme moi.
Tu te trompes, si tu crois quil est faible
Parce quil agit dans lombre, en silence.
Ce qui crée et meut les mondes, se cache
Car sa vue te donnerait le vertige,
Alors que le travail de lêtre humain
Peut résonner et briller à sa guise:
Quelle importance? Il est si fugitif!
ADAM
Montre-moi donc - tu sais que je suis fort -
Rien quun instant, ces pouvoirs souverains
Qui agiront sur moi, lhomme, qui suis
Un être unique et pourtant divisé.
LUCIFER
«Je suis»? Mot creux! Tu fus et tu seras.
Toute vie est Vie et Mort alternées
Éternellement. Regarde alentour,
Mais regarde avec les yeux de lesprit!
Tout ce que va dire Adam deviendra visible.
ADAM
Quel est ce flot qui sélève sans cesse
Et tourbillonne, et là-haut se partage
En deux courants qui sen vont vers les pôles?
LUCIFER
Cest la chaleur. Elle porte la vie
Dans les contrées qui gisent sous la glace.
ADAM
Et ces deux traits de feu qui, près de moi,
Courent en bourdonnant? Ils me menacent
Et pourtant je sens quils vibrent en moi
Comme une vie plus forte
Quest-ce donc?
LUCIFER
On appelle cela le magnétisme.
ADAM
Je sens le sol vaciller sous mes pas
Et ce qui me semblait inerte, informe,
Devient effervescent, palpite, ici
Se cristallise et là bourgeonne, aspire
De toutes parts à vivre et à grandir.
Dans ce chaos, ce tumulte sauvage,
Quadviendra-t-il de ce Moi que je porte?
Et toi, mon corps, que vas-tu devenir,
Où je voyais, fou que jétais, loutil
Solide et sûr de mes vastes desseins?
Ah, pauvre enfant gâté, qui me procures
Et la joie et la peine, faudra-t-il
Que tu ne soies plus quun peu de poussière?
Ne seras-tu dans la nue, ô ma vie,
Quun peu dair, un peu deau qui sévapore?
Ah, chaque mot que je dis me dévore!
Chaque pensée qui me vient me consume!
Je brûle! Et, ce néfaste feu, qui donc
Lattise? Est-ce un esprit impatient
De se réchauffer à ma cendre? Écarte
Ces visions de moi! Jen deviens fou!
Je nen peux plus de lutter, solitaire,
Contre cent éléments. Abandonné,
Supplicié, désespéré! Ah quai-je
Repoussé sottement la Providence
Mon instinct me la désignait; hélas,
Il na su la comprendre, et sa puissance!
Et maintenant, doué de conscience
Et de savoir, je crie vers elle en vain!
EVE
Moi aussi, Adam, jai le cœur troublé,
Lorsque tu iras combattre les fauves,
Et que je veillerai sur notre bien,
En vain je chercherai des yeux quelquun,
Sur terre ou dans le ciel, qui nous protège,
Nous encourage, nous assiste
Seuls,
Nous sommes seuls dans cet immense monde!
Aux jours heureux, ce nétait pas ainsi
LUCIFER, ironiquement.
Si vous avez peur au point davoir froid
Quand on vous lâche la main, si vraiment
Vous avez un tel besoin dobéir,
Je vais évoquer pour vous un Esprit
Moins revêche que le Vieux. Cest lEsprit
De la Terre. Je le connais fort bien:
Cest un charmant enfant du Chœur céleste
Viens, Esprit! Viens sans tarder!
Tu ne peux te dérober!
Le Négateur ta mandé:
Qui dautre pourrait loser?
Des flammes jaillissent du sol. Un nuage noir se forme au-dessus, couronné dun arc-en-ciel, tandis que, violemment, le tonnerre roule et gronde. Adam et Eve sont effrayés. Lucifer lui-même recule.
LUCIFER
Ce nest pas toi que jappelle, affreux spectre!
Le génie de la Terre est doux, modeste.
LA VOIX DE LESPRIT DE LA TERRE
Il ta semblé tel au milieu des anges.
Dans sa propre sphère, il est fort et fier.
Si je suis venu, cest que je ne peux
Me dissimuler quand lesprit mappelle,
Mais si une chose est de mévoquer,
Une autre chose est de me gouverner.
Si je prenais ma forme véritable,
Tu tomberais la face contre terre
Et ces deux vers seraient anéantis!
LUCIFER
Sil doit te rendre hommage, comme à Dieu,
Comment lhomme pourra-t-il tapprocher?
LA VOIX DE LESPRIT DE LA TERRE
Je suis présent dans les eaux, dans les nues,
Dans les forêts. Je suis en toutes choses.
Il me verra partout, si sa recherche
Part dun cœur pur et dun puissant désir.
LEsprit de la Terre disparaît. Apparaissent des nymphes délicieuses qui sébattent joyeusement.
EVE
Ah les charmantes sœurs! Quel beau visage.
Quel doux sourire elles tournent vers nous!
Cen est fini de notre exil sauvage;
Cest le bonheur perdu quelles nous rendent;
Elles sauront nous ôter de nos doutes,
Nous consoler si nous désespérons.
LUCIFER
Oui, pour vous qui demandez des conseils
Seulement après avoir décidé,
Il ne pourrait y avoir meilleur guide
Que ces flottantes beautés
Leurs réponses
Ne seront jamais que le simple écho
De vos questions. Votre cœur est-il
Sans inquiétude? Elles lui sourient.
Désespéré? Alors, elles laccablent.
Elles seront avec vous jusquau bout,
Par cent chemins, sous cent formes diverses.
Refuge sûr pour le penseur austère,
Feu stimulant pour les cœurs toujours jeunes
ADAM
Ah, que ferai-je, moi, de ces mirages
Que je ne peux saisir, et pénétrer?
Il ny a là quun peu plus de mystère.
Ne trouble pas plus longtemps mon esprit,
Lucifer! Comme tu me las promis,
Donne-moi la Connaissance infinie!
LUCIFER, à part.
Tu la trouveras si amère, un jour,
Que tu regretteras ton ignorance.
Il poursuit, en sadressant à Adam.
Patience! Tout se gagne en luttant,
Y compris la volupté! Il te faut
Prendre encor bien des leçons, renoncer
A beaucoup dillusions, pour Connaître!
ADAM
Tu en parles à ton aise, éternel
Comme tu les! Moi, je nai pas goûté
A larbre de la Vie
Si je te presse,
Cest que mon existence est limitée.
LUCIFER
Arbre centenaire, insecte éphémère,
Pour tout ce qui vit la part est la même:
Respirer, grandir, aimer et jouir
Et puis succomber, quand la tâche est faite.
Cest nous qui passons, ce nest pas le temps!
Un siècle ou un jour? Cest la même chose.
Atteindre le but, voilà ce qui compte!
Rassure-toi: tu latteindras aussi.
Mais ne crois pas que, ton humaine essence,
Ton corps de boue lenferme tout entière.
Regarde le rucher, la fourmilière:
Les travailleurs par milliers, pêle-mêle,
Y font aveuglément leur tâche et meurent.
Mais leur peuple est une pérennité,
Une unité que meut un seul esprit,
Dont le seul but est une œuvre commune,
Un grand dessein depuis longtemps tracé.
Il en sera ainsi jusquà la fin.
Certes, ton corps se désagrégera
Mais tu revivras sous cent autres formes
Sans avoir besoin de naître à nouveau.
Si tu as péché, tu seras puni
Dans la chair de ton fils. Pour héritage,
Il recevra ta propre infirmité.
Mais ce que tu as pu sentir, apprendre
Et découvrir toi-même sur la terre
Restera tien pour des milliers de siècles.
ADAM
Un vieillard peut se plaire à ruminer.
Moi, je suis jeune, ardent! Foin du passé!
Fais-moi voir lavenir
Oui, montre-moi
Lobjet de ma souffrance et de ma lutte.
EVE
Et montre-moi que ces métamorphoses
Ne viendront pas altérer ma beauté!
LUCIFER
Eh bien soit: je vais vous jeter un charme
Grâce auquel, dans les images dun songe,
Vous pourrez voir le Futur - jusquau bout.
Mais afin que votre cœur ne défaille
Et que vous nabandonniez le combat
Tant il vous semblera dur, et combien
Est infime son enjeu, je vous donne
Un petit rai de lumière.
Il vous réconfortera
Car, grâce à lui, toutes choses
Que vos yeux découvriront,
Vous saurez quelles ne sont
Que trompeuses apparences.
Ce rayon, cest lEspérance.
Lucifer conduit Adam et Eve vers leur hutte. Ils sy allongent et sy endorment.