Des montagnes couvertes de neige et de glace. Le soleil est réduit à une boule rougeâtre qui ne répand quune clarté douteuse. Au premier plan, une hutte grossière, parmi une végétation maigre, dégénérée (pins, bouleaux, genévriers). Adam, très vieux, courbé, descend des glaciers en saidant dun bâton. Lucifer est à ses côtés.
ADAM
Pourquoi parcourir ces lieux désolés
Jusquà linfini recouverts de neige
Où la mort nous guette avec ses yeux vides?
Le seul bruit qui vient briser le silence
Est celui dun phoque effragé qui plonge.
A lutter, ici, les plantes renoncent,
Hormi le lichen et de maigres ronces.
La lune, voilée de brume, rougeoie
Comme un lumignon dans un mausolée.
Conduis-moi plus loin, au pays des palmes,
Des parfums ardents et du chaud soleil,
Où lâme de lhomme atteint pleinement
La conscience de sa force.
LUCIFER
Adam,
Ce pays-là, nous y sommes! Ce globe
Rougeoyant nest autre que ton soleil!
Léquateur est sous nos pieds. La Science,
Tu le vois, na pas vaincu!
ADAM
Monde horrible!
Monde où la mort doit être le seul bien!
Cest sans regret que je te quitterai.
Ah, Lucifer, moi qui me suis tenu
Près du berceau de la race des hommes,
Moi qui ai vu quel glorieux espoir
Oscillait en son cœur, moi qui me suis
Pour elle tant battu, et que voilà
Sur son géant sépulcre, où la nature
A jeté son linceul, puis-je savoir,
Moi le premier et le dernier humain,
Comment a pris fin cette race
Fut-ce
Dans un noble combat? Ou bien, sans gloire,
Dans une chute indigne de mes pleurs?
LUCIFER
Si tu tires vanité, ô Adam,
De lesprit qui est en toi - puisque cest
Ainsi que tu veux nommer cette force
Qui meut le sang et enflamme le cœur
De la jeunesse pour un idéal -
Ne souhaite pas de voir ce que fut
Ton agonie
Non, ne souhaite pas
Dêtre à ce rendez-vous fatal, où lon
Révise les comptes qui furent faits
Sans le maître! La fièvre du mourant
Chasse de lui les images brillantes
Que lui donnait la fièvre de la vie.
Et qui saura jamais, de ces deux fièvres,
Laquelle était la vraie? Le dernier râle,
Le pitoyable hoquet de la fin
Tournent en dérision les combats
De lexistence
ADAM
Ah, que nai-je péri
Dans les hauteurs! En pleine conscience
De ma force et de mon intelligence,
Au lieu dentendre ici mon épitaphe
Lue avec une froide indifférence
Par un esprit qui naura partagé
Ni mes combats ni ma mort!
LUCIFER
Ah, les hommes
Se reconnaîtront toujours à ces larmes
Dont ils marquent leur retour au réel
Quand ils sortent dun beau songe
Hé, regarde:
Elle na pas disparu, ton engeance!
Vois donc cette hutte, là
Justement,
Cest le maître de céans qui en sort
Un Esquimau, armé pour la chasse au phoque, sort de la hutte.
ADAM
Quoi? Ce nabot, cette caricature
Pourrait vraiment être mon héritier?
Celui de ma grandeur? Ah, Lucifer,
Le réconfort est pire que le mal
Que mas-tu montré cet usurpateur!
LESQUIMAU
Plus haut que nous, y aurait-il des dieux?
Je dois le croire: en voici deux
Savoir
Sils sont bons ou mauvais! Le mieux
Que jaie à faire est de menfuir
LUCIFER
Arrête!
Rien quun mot
LESQUIMAU
O, Seigneur, épargne-moi!
Je te sacrifierai mon premier phoque.
LUCIFER
De quel droit peux-tu sacrifier un phoque
Et offrir sa vie pour sauver la tienne?
LESQUIMAU
Du droit du plus fort! Je vois bien comment
Le poisson mange le ver, et le phoque
Le poisson
Moi, je mange donc le phoque.
LUCIFER
Et toi, le Grand Esprit te mangera!
LESQUIMAU
Je sais
Mais le peu de temps quil maccorde,
Je le lui paie en sanglants sacrifices.
ADAM
Lâcheté!
LUCIFER
Agissais-tu autrement?
Ce sont des phoques quil tue
Quant à toi,
Tu as immolé des hommes, Adam,
A une divinité que tu fis
A ton image, comme celui-ci
Créa son dieu à sa propre image
LESQUIMAU, à Adam.
Ah,
Tu es fâché
Jen devine la cause:
Cest moi
lai soupiré dans ma misère
Après le dieu bienveillant du soleil
Qui donne tout et ne demande rien
Et qui régnait ici comme partout,
Si lon croit la légende. O, je ten prie,
Pardonne-moi et je le maudirai!
ADAM
Dieu tout puissant, abaisse tes regards!
Rougis de voir combien sest avili
Lêtre humain, ton chef-dœuvre!
LESQUIMAU, à Lucifer.
Ton ami
A lair vraiment fâché
Aurait-il faim?
LUCIFER
Cest parce quil na pas faim quil se fâche
ADAM
Ah, lheure est-elle à la plaisanterie?
LUCIFER
Cest pourtant la vérité! Tu raisonnes
Comme un homme bien nourri. Celui-là
Philosophe comme un homme affamé.
Vous ne sauriez lun sur lautre espérer
Lemporter en discutant. Il faudrait,
Pour que vous tombiez daccord, que tu aies
Le ventre vide à ton tour, ou que lui
Soit repu. Car les choses sont ainsi
Et tant pis pour tes idées chimériques:
En tout homme, lanimal vient dabord
Et cest lui, toujours, qui crie le plus fort.
Fais-le taire - en lui donnant à manger -
Et tu le verras traiter avec morgue
Sa substance originelle
ADAM
Ah, vraiment,
Lucifer, ce discours est bien de toi
Qui te complais à souiller, à nier
Toute chose sacrée! Les idées nobles,
Les grandes actions, ne seraient-elles
Que la vapeur montée de nos cuisines?
Le fruit fatal de telles circonstances
Qui sont leffet de lois matérielles?
LUCIFER
Hé, que seraient-elles dautres? Crois-tu
Que le grand Léonidas fût allé
Mourir aux Thermopyles, sil avait,
Au lieu dêtre nourri dun vil brouet
Par un État qui ignorait largent,
Pu bâfrer chez Lucullus et jouir
Tout son saoûl des voluptés dOrient?
Quant à Brutus, crois-tu quil serait mort
Si, pour oublier un peu le combat,
Il était allé dîner chez Porcia?
Crime et vertu, comment naissent-ils donc?
Le premier dans le besoin, lair fétide;
Lautre dans la liberté, le soleil.
Tous les deux, pareillement se transmettent
Au moral comme au physique, sans fin,
Car ils sont héréditaires. Que dhommes -
Qui sétaient allés pendre, après avoir
Deux-mêmes fait le tour, a-t-on pu voir
Se remettre à vivre, oublier leurs comptes
Si quelquun les a dépendus à temps!
Si Hunyadi, ce fougueux chef hongrois,
Au lieu de naître au sein dun peuple noble,
Avait été bercé dans les ténèbres
De quelque pauvre tente sarrazine,
Eût-il été le champion de la Croix?
Si le hasard avait fait de Luther
Le grand maître de Rome, et de Léon
Un professeur allemand, quelque part,
Léon peut-être eut réformé lÉglise
Et Luther leût excommunié sans doute
Et quel sort aurait eu Napoléon
Si, pour cliver son orgueilleuse route,
Il navait eu le sang de tout un peuple?
Il aurait croupi dans quelque caserne
ADAM, il met la main sur la bouche de Lucifer.
Assez! Assez! Si simples et si vraies
Que tes déductions puissent paraître,
Elles ne sont que sophismes haineux
Que leur logique encor fait plus nuisibles!
La superstition ne rend aveugles
Que les sots, pour lesquels est invisible
Lesprit qui se meut parmi nous. Les bons,
Si ta sèche doctrine, à coups de chiffres,
Ne les assassinait, sauraient pourtant
Reconnaître leurs frères.
LUCIFER
Eh bien, parle,
A ton prochain! Il ne faut laisser perdre
Aucune occasion de recevoir
Une leçon de «connais-toi toi-même»
ADAM, à lEsquimau.
Etes-vous nombreux, en ces lieux arides?
LESQUIMAU
Beaucoup plus que jai de doigts dans la main.
Jai pourtant déjà tué mes voisins
Mais jen vois toujours venir de nouveaux.
Si tu es Dieu, fais quil y ait moins dhommes
Et plus de phoques!
ADAM
Assez! O, assez!
Allons-nous-en!
LUCIFER
Voyons au moins sa femme
ADAM
Je ne veux pas la voir! La déchéance
De lhomme est répugnante. Cependant,
Cest tout au plus du mépris quelle inspire.
Mais que la femme, à son tour soit déchue,
Elle, toute Idéal et Poésie,
Elle devient quelque chose dhorrible,
Un monstre! Allons-nous-en
Lucifer, cependant, attire Adam vers la hutte dont il ouvre la porte du pied. Une femme - celle de lEsquimau - apparaît. Cest Eve. Adam la regarde fixement.
LUCIFER
Voyons,
Adam, cest une vieille connaissance!
Embrasse-la. Notre honorable ami
Soffenserait si tu ne prodiguais
A sa moitié lhommage habituel!
ADAM
Quoi? Embrasser cette affreuse femelle,
Moi qui ai eu Aspasie pour maîtresse?
Certes, je vois en elle quelques traits
De la beauté que jai connue jadis
Mais jaurais peur que, soudain, sous mes lèvres,
Elle se change en bête!
LESQUIMAU, sur le seuil de son igloo.
Chère femme,
Il nous est arrivé des amis. Tâche
De les bien recevoir.
EVE
Entre, étranger.
Tu es le bienvenu. Repose-toi.
Elle se jette au cou dAdam et essaie de lentraîner dans ligloo.
ADAM il essaie de se dégager.
A laide, Lucifer! Partons dici!
Ramène-moi du Futur au Présent,
Que je cesse de voir ce qui mattend:
Ce vain combat, davance condamné
Il me faut réfléchir: la destinée,
Dois-je encore ou non laffronter?
LUCIFER
Adam,
Réveille-toi. Ton rêve est terminé.