SEPTIEME TABLEAU

A Byzance, une place publique. Au milieu, le palais du patriarche. A droite, un cloître de religieuses. A gauche, un bois. Des bourgeois flânent sur la place. Tancrède (Adam) fait son entrée à la tête d’une troupe de Croisés qui reviennent de Terre sainte, bannières au vent, tambours battants. Lucifer accompagne Adam dont il est l’écuyer. C’est le soir, puis la nuit.

PREMIER BOURGEOIS
Encore des barbares! Sauvons-nous!
Barricadons nos portes! Ces pillards
Vont tout prendre et dévaster…

DEUXIEME BOURGEOIS
Éloignons
Nos femmes! Cette race de sauvages
N’ignore rien des plaisirs du sérail…

PREMIER BOURGEOIS
Et elles savent les droits du vainqueur!

ADAM
Pourquoi fuyez-vous ainsi devant nous?
Ne voyez-vous pas sur notre poitrine
Ce signe sacré qui nous lie à vous
Fraternellement pour la même cause?
Nous sommes allés porter en Asie
Notre sainte foi, notre loi d’amour
Afin qu’en ces lieux où notre Sauveur
A connu le jour, sa grâce rayonne
Parmi les millions d’êtres qui la nient.
N’y aurait-il point d’amour en vos cœurs?

PREMIER BOURGEOIS
On nous a souvent dit ces choses-là…
Et nos maisons ont flambé chaque fois.
Les bourgeois se dispersent.

ADAM
Voilà le fruit semé par les brigands
Qui, s’avançant sous la sainte bannière,
Trompent le peuple et flattent lâchement
Ses passions pour devenir ses maîtres!
Chevaliers, mes amis, nous devons être,
Tant que l’honneur et la gloire de Dieu,
Le respect de la femme et l’héroïsme
Seront notre devise et notre foi,
Les guides du démon appelé Peuple,
Et ce démon, nous devons, sans faillir,
Le mettre en laisse et lui faire accomplir
De nobles choses, fut-ce contre lui.

LUCIFER
Bien parlé! Mais que feras-tu, Tancrède,
S’il refuse plus longtemps de te suivre?

ADAM
Où est l’Esprit, se trouve la victoire:
Je contraindrai le démon s’il rechigne!

LUCIFER
Et si l’Esprit était de son côté?
Pour le rejoindre, irais-tu t’abaisser?

ADAM
Pourquoi m’abaisserais-je? La noblesse
Serait plutôt de l’élever vers moi.
Fuir le péril faute de compagnon,
C’est une lâcheté… Mais l’égoïsme
N’est pas meilleur, je crois, quand il consiste
A fuir un compagnon pour n’avoir pas
A partager avec lui le salaire.

LUCIFER
Vois comme elle est déchue, la grande foi
Pour laquelle les martyrs, autrefois,
Mouraient dans le cirque… C’est donc cela,
L’émancipation de tous les hommes?
Belle chose que la Fraternité…

ADAM
Ne raille pas. Ne crois pas que je n’aie
L’entendement de la sainte doctrine
Car cette cause est celle de ma vie.
Qui sent en soi l’étincelle sacrée,
Qu’il vienne à nous, il est le bienvenu;
Nous lui donnons de grand cœur l’accolade
Et le faisons chevalier de notre ordre.
Mais, de cet ordre, il faut que les trésors
Soient protégés contre l’avidité
Du chaos mauvais qui bouillonne encor.
Ah, vienne le temps de la pureté!
Alors les remparts seront inutiles,
La Rédemption sera accomplie.
Mais je douterais qu’un tel jour arrive
Si celui qui a voulu nous sauver
N’était Dieu lui-même! Amis chevaliers,
Vous avez pu voir quelle bienvenue
On nous réservait dans cette cité.
Nous voilà, en fait, comme abandonnés…
Eh bien soit! Nous allons dresser nos tentes
Dans ce bois-ci, comme nous le faisions
Chez les païens. Les choses iront mieux
Plus tard, peut-être… Allez. Je vous rejoins.
Chacun de vous me répond de ses gens.
Les Croisés dressent leurs tentes.

LUCIFER
C’est pitié, encore un coup, que de voir
Tes belles idées donner de tels fruits:
Excellents apparemment, mais pourris.

ADAM
Tais-toi! Ne crois-tu donc à rien de noble?

LUCIFER
Hé, qu’importe que j’y croie, si les tiens
Eux n’y croient pas? Cette Chevalerie,
Tu l’as bâtie comme un phare: hors des flots;
Mais un jour le phare tremble et s’éteint,
Puis s’effrite dans la mer. Désormais,
Ce n’est qu’un récif nouveau; plus terrible
Pour le voyageur que ceux dont jamais
Aucun feu n’a signalé l’existence.
Tout ce qui vit et a quelque influence
Heureuse, avec le temps mourra. L’Esprit
S’envole, mais le corps, charogne infecte,
Survit assez pour apporter la peste
Au monde neuf qui croît autour de lui.
C’est ainsi que les grandeurs du passé
Nous parviennent d’âge en âge…

ADAM
      Mais si
Notre Ordre a pu, avant de s’écrouler,
Gagner le peuple à ses saintes doctrines,
Alors il peut sans danger disparaître!

LUCIFER
Les saintes doctrines? Mais ce sont elles,
Précisément, qui font votre malheur.
Quand un hasard vous les fait rencontrer,
Vous les taillez, aiguisez, raffinez
Et tortillez si bien que, pour finir,
Vous en tirez esclavage ou folie.
Race orgueilleuse, en vain votre raison
Essaie de discerner le vrai du faux.
Vous y passez cependant votre vie
Et vous y épuisez, stérilement.
Vois cette épée: ajoute ou bien enlève
A sa longueur l’épaisseur d’un cheveu,
A sa nature, est-il un changement?
C’est ainsi pour toute chose: où se trouve
Sa limite très précise? On l’ignore.
Mais qu’elle vienne à changer, on l’éprouve
Aussitôt, d’un seul coup d’œil… Bah, pourquoi
Argumenter plus longtemps? Vois plutôt
Ce qui se passe autour de toi…
Quelques bourgeois reviennent sur la place.

ADAM
      Amis,
Mes gens sont las et voudraient un refuge.
Se pourrait-il qu’il leur soit refusé
Par le plus haut lieu de la Chrétienté?

TROISIEME BOURGEOIS
Auparavant, nous voudrions savoir
Si tu n’est pas hérétique; autant dire
Pire que les païens…

QUATRIEME BOURGEOIS
      Allons, dis-nous
Quelle est ta foi: est-ce l’Homoousion
Ou l’Homoïousion?

ADAM
      Que veut-il dire?
Je ne comprends pas cette question.

LUCIFER
N’en dis rien! Ici, c’est la grande affaire!

QUATRIEME BOURGEOIS
Il hésite! Cela déjà sue l’hérésie!

PLUSIEURS
Éloignons-nous de ces gens-là! Fuyons!
Enfermons-nous! Et que maudit soit l’homme
Qui osera leur ouvrir sa maison!
Les bourgeois se dispersent. Le patriarche sort de son palais en grande pompe, suivi d’acolytes en habits rutilants et d’une troupe de moines qui mènent au bûcher des hérétiques enchaînés. Des soldats encadrent les prisonniers. Des gens du peuple ferment la marche.

ADAM
Tout cela me confond… Quel est ce Prince
Qui s’avance vers nous, superbement,
Dans un tel apparat?

LUCIFER
      Le Grand Pontife.
Oui, c’est l’actuel successeur des apôtres.

ADAM
Et cette tourbe escortant des captifs,
Ces va-nu-pieds masquant leur joie mauvaise
Sous une fausse humilité?

LUCIFER
      Des moines,
Des chrétiens cyniques…

ADAM
      Dans les montagnes
Où je suis né, je n’ai rien vu de tel.

LUCIFER
Cela viendra, sois-en sûr. Tu sais bien
Que la lèpre, lentement, va son train…
Mais garde-toi d’offenser ces gens-là.
Leur vertu est si parfaite, vois-tu,
Qu’ils ne sont qu’intolérance…

ADAM
      Ah, vraiment
Quelles vertus peut avoir cette engeance?

LUCIFER
La mortification, la souffrance
Et l’oubli total de soi, dont l’exemple
Leur fut donné sur la Croix par ton maître.

ADAM
Mais par cela il rachetait le monde!
Je ne vois là que des blasphémateurs
Méprisant Dieu, ses célestes faveurs.
Vouloir combattre un moucheron infime
Avec l’épieu que le héros brandit
Pour affronter un ours, c’est être fou!

LUCIFER
Et s’ils voient le moucheron comme un ours?
Après tout c’est bien leur droit! Et de même,
Se prenant pour des héros, d’envoyer
En enfer ceux qui jouissent de vivre.

ADAM
Je vois, comme Thomas, et ne puis croire…
Cet éblouissement à face d’homme,
Je veux le regarder de près.
Il va vers le patriarche.
     
Nous sommes,
Mon Père, des guerriers du Saint-Sépulcre.
Brisés, rompus par notre long voyage,
Nous voudrions nous reposer un peu
Mais le peuple de cette grande ville
Nous refuse un abri. Si tu le veux,
Secours-nous, toi qui es si puissant.

LE PATRIARCHE
Je n’ai pas de temps pour ces bagatelles
La gloire de Dieu, le salut du peuple,
Pour l’heure, mon fils, voilà mes soucis.
Il me faut juger ces chiens hérétiques.
C’est comme un poison, une herbe maudite,
Le fer et le feu n’en triomphent point:
L’enfer les remplace aussitôt détruits.
Si vous êtes bien, comme tu le dis,
D’ardents protecteurs de la Sainte Croix,
Qu’allez-vous chercher l’Infidèle au loin?
Le pire ennemi, il est ici même!
Marchez contre lui! Saccagez ses biens!
Brûlez sa maison! Égorgez les siens!
Vieillard, femme, enfant, n’épargnez personne!

ADAM
Peux-tu vouloir la mort de l’innocent?

LE PATRIARCHE
Innocent? Le serpent qui vient de naître
Et celui qui a perdu son venin
Eux aussi sont innocents… Pour autant
Les épargnes-tu, dis-moi?

ADAM
      Les péchés
Que ces gens-là ont commis doivent être
Horribles, pour que l’Église d’Amour
D’un tel courroux contre eux soit embrasée?

LE PATRIARCHE
Écoute, mon fils: le but de l’amour
N’est pas de flatter ici-bas le corps.
Ce but, au besoin par le fer, la flamme
C’est de ramener sans faiblesse l’âme
A Celui qui a jadis déclaré:
«J’apporte l’épée, non la paix sur terre».
Ces mauvais croyants, sur le saint mystère
De la Trinité, ont pris pour doctrine
L’Homoïousion, tandis que l’Église
A l’Homoousion pour règle de foi!

LES MOINES
A mort! Le bûcher flambe!

ADAM, aux hérétiques.
      Mes amis,
Renoncez donc, de grâce à ce iota!
Si vous voulez sacrifier votre vie,
Il vous sera plus noble de le faire
En combattant contre les Infidèles
Pour délivrer le tombeau du Seigneur!

UN VIEIL HÉRÉTIQUE
C’est en vain que tu nous tentes, Satan!
Arrière! Nous verserons notre sang
Pour la vraie foi qui est nôtre, où Dieu même
A voulu qu’il soit versé!

UN MOINE
      Insolent,
Qui oses prétendre avoir la vraie foi!

LE VIEIL HÉRÉTIQUE
Le Concile de Rimini et d’autres
Nous ont donné raison.

LE MOINE
      Ils avaient tort!
A Nicée, et dans maints autres synodes
Où a soufflé la divine parole,
C’est en notre faveur qu’on a tranché!

LE VIEIL HÉRÉTIQUE
Apostats, qui osez nous contredire!
Avez-vous un seul Père de l’Église
Égal aux deux Eusèbe, à Arius?

LE MOINE
Et vous? Avez-vous un seul Athanase?

LE VIEIL HÉRÉTIQUE
Avez-vous des martyrs?

LE MOINE
      Oui, plus que vous!

LE VIEIL HÉRÉTIQUE
Les beaux martyrs que le Diable abusa
De fausses visions, jusqu’à leur faire
Choisir la mort et les feux de l’Enfer…
En vérité je vous le dis: vous êtes
La Grande Babylone! Oui, cette infâme
Prostituée dont saint Jean proclama
Que de la terre elle doit disparaître!

LE MOINE
Et vous, qui êtes-vous? L’hydre aux sept têtes!
C’est vous, l’Antéchrist dont parle saint Jean!
Infâmes! Menteurs! Suppôts de Satan!

LE VIEIL HÉRÉTIQUE
Brigands! Serpents! Gloutons! Fornicateurs!

LE PATRIARCHE
Il suffit! Qu’on les conduise au bûcher
Et qu’ils flambent, pour la gloire de Dieu.

LE VIEIL HÉRÉTIQUE
Oui, scélérat, pour la gloire de Dieu!
C’est pour cela que tombe la victime!
Vous êtes forts; faites à votre guise;
Mais c’est le Ciel qui jugera vos actes.
Ils sont comptés, les instants de vos crimes.
De notre sang naîtront d’autres cohortes.
La Sainte Idée nous survivra, plus forte.
Et la clarté de ce bûcher, au long
Des siècles à venir, luira… Allons,
Frères, marchons à la mort glorieuse!

LES HÉRÉTIQUES, chantent en chœur.
Mon Dieu, mon Dieu, regarde-moi.
Pourquoi m’as-tu abandonné?
Pourquoi es-tu si loin de moi?
Pourquoi ne viens-tu pas m’aider?
Pourquoi n’entends-tu pas mes plaintes?
Le jour, mon Dieu, je crie vers toi;
La nuit, je n’ai point de repos;
Mais jamais tu ne me réponds.
Et cependant, tu es le Saint…
(Ps. XXII, v. 1, etc.)

LES MOINES, couvrent la voix des Hérétiques en chantant à leur tour en choœur.
Seigneur, Seigneur, prends mon parti
Et confonds ceux qui me querellent
Et combats ceux qui me combattent!
Revêts ton bouclier, brandis
Ta lance et viens me secourir!
Barre la route, ô mon Seigneur,
A ceux dui veulent me saisir…
(Ps. XXXV, v. 1, etc.)
Le patriarche, sa suite et le cortége s’éloignent. Des moines porteurs de feuilles (écrites) se mêlent aux Croisés.

LUCIFER, à Adam.
Te voilà tout interdit! Tu frissonnes?
Ne vois pas de tragédie dans ces choses,
Mais plutôt ce qu’elles ont de comique
Et cela te fera rire!

ADAM
      Ah, vraiment,
Peut-on choisir la mort, résolument,
Pour une lettre en plus ou bien en moins?
Si on le peut, qu’est-ce que le sublime
Et le grandiose?

LUCIFER
      Peut-être bien
Ce qui n’est que ridicule pour d’autres!
Un rien fait la différence… Il suffit
D’une voix montée du cœur pour juger
L’une et l’autre notion, et choisir…
Ce juge mystérieux, il se nomme
Sympathie. A son gré, il divinise
Ou bien il ridiculise.

ADAM
      Ah, pourquoi
Mes yeux ont-ils du voir toutes ces choses,
Ces crimes vains, ces querelles futiles,
Ces tours mesquins d’une orgueilleuse cause
Et ce poison que tire un art subtil
De la plus puce et suave des fleurs?
Je l’ai connue cette fleur, autrefois,
Quand elle ornait de sa vive splendeur
Le berceau menacé de notre foi…
Qui l’a souillée? Quelle main criminelle?

LUCIFER
Il n’y a qu’un criminel: le triomphe.
Il désunit les vainqueurs, en créant
Mille intérêts concurrents. La défaite
Rassemble, elle, les martyrs. C’est en elle
Qu’ici même l’hérésie prend sa force.

ADAM
Je jetterais mon épée sans regrets
Pour retourner dans ma patrie nordique
Où, dans le noir silence des forêts,
L’honneur viril, la droiture du cœur
Règnent encore et bravent le poison
De cette époque plate et hypocrite,
Si j’ignorais la voix intérieure
Qui m’encourage à réformer le monde.

LUCIFER
A quoi bon? Jamais tu ne pourras faire
Prévaloir l’individu sur l’époque.
Il n’est qu’un nageur perdu, dans ce flot
Qui tout emporte ou submerge à son gré.
L’homme peut suivre le cours de son temps,
Il n’en peut être le guide. L’histoire,
A qui donne-t-elle le nom de grands?
A ceux qui ont su comprendre leur siècle
Plutôt que créer des idées nouvelles.
Le coq ne fait pas se lever le jour:
C’est lui qui chante quand le jour se lève!
Ces martyrs, que tu viens de voir passer,
Enchaînés, accablés de moqueries,
Mais heureux de s’en aller au bûcher,
Sont seulement en avance d’un pas
Sur leur génération. C’est en eux
Que l’avenir a germé. Mais l’idée
Pour laquelle ils vont mourir, sache-le,
Ceux qui viendront après eux l’emploieront
Sans y penser, comme ils respireront…
Mais assez parlé de cela. Regarde
Plutôt ce qui se passe dans ton camp…
Que font ces moines crasseux? Quel trafic
Proposent-ils à tes hommes? Qu’ont-ils
A crier et s’agiter de la sorte?
Viens, écoutons-les.

UN MOINE, au milieu des croisés qui se pressent autour de lui.
Guerriers héroïques,
Achetez, achetez notre doctrine
De la Pénitence. Elle éclairera
Tous les doutes que vous pouvez avoir;
Elle vous apprendra combien d’années
Passeront en enfer le meurtrier,
Celui qui a parjuré, blasphémé,
Le fornicateur et le sacrilège.
Elle vous apprendra également
Que, pour cent sous, l’on peut, si l’on est riche,
Racheter une année d’expiation;
Pour trois sous seulement, si l’on est pauvre,
Et pour quelques milliers de coups de fouet
Si l’on n’a vraiment pas de quoi payer.
Achetez-nous ce livre précieux!

LES CROISÉS
Donnez-m’en un, mon Père… A nous aussi!

ADAM
Ah, vils marchands! Et clients encor pires!
Prends ton épée! Disperse cette foire!

LUCIFER
Pardonne-moi mais, ce vieux moine-là,
Fut mon compère, jadis… Et puis, moi,
Ce monde, après tout, ne me déplaît pas…
S’il tient Dieu en grand honneur, il me sert
Par la même occasion! Dans l’affaire,
C’est toi qui a quelque peu le dessous…
Isaure (c’est Eve) et sa suivante, Hélène, font irruption sur la place en criant. Elles sont poursuivies par plusieurs croisés qui s’arrêtent de les pourchasser et disparaissent en les voyant chercher protection auprès d’Adam.

EVE, s’évanouissant de frayeur.
Sauve-moi, chevalier!

ADAM, la soutenant.
      Rassure-toi,
Noble dame… Ici, tu n’as rien à craindre.
Ah, laisse-moi regarder tes beaux yeux:
Quel feu troublant: Que t’est-il arrivé?
Hélène répond pour Eve, toujours évanouie.

HÉLENE
Nous prenions le frais sous les verts ombrages
Et nous admirions en paix la nature…
Le rossignol chantait dans le feuillage
Et nous mêlions notre voix à la sienne.
Soudain nous avons vu, dans un buisson,
Luire deux yeux pleins d’un désir sauvage.
Alors nous avons fui, terrorisées,
Quatre de tes guerriers sur nos talons…
C’était terrible! Ils allaient nous atteindre…
Mais nous avons pu courir jusqu’à toi.

ADAM
Ah, je ne sais si je dois désirer
Qu’elle s’éveille… Alors, j’en ai grand peur,
Tout comme un rêve elle va m’échapper…
Un corps mortel peut-il, en vérité,
Etre à ce point spiritualisé?

LUCIFER
Corps spiritualisé? Ah, vraiment
La destinée ne pourrait mieux punir
Les amants de leur folie, qu’en versant
A l’objet de leur amour tous les dons
Merveilleux dont les pare leur désir!

ADAM, à Eve.
Il me semble t’avoir déjà connue
En d’autres temps… Oui, il me semble
Que toi et moi nous nous sommes tenus
Ensemble devant le trône de Dieu.

LUCIFER
Je t’en prie… N’oublie pas que si l’amour,
Quand on est deux, a du charme, il n’a guère
De saveur, en vérité, pour un tiers…

ADAM
Elle revient à elle… Elle sourit…
O, Ciel, soyez béni!

EVE
      Tu m’a sauvée!
Mon chevalier, comment te remercier?

ADAM
Ces mots de toi seront ma récompense.
Je ne saurais en avoir de plus grande.

LUCIFER, à Hélène.
C’est maigre! Mais puis-je en avoir autant?

HÉLENE
De quoi ai-je donc à te remercier?

LUCIFER
Prétends-tu que ce noble chevalier
Te fut de quelque secours? Vaniteuse!
S’il a sauvé la maîtresse, à coup sûr
C’est l’écuyer qui sauva la suivante!

HÉLENE
Qu’y ai-je gagné? Je suis en péril
Tout comme avant si je te donne un gage
De ma reconnaissance… Et, si je suis
Ingrate envers toi, tu vas me maudire!
Et puis, ces paillards n’étaient pas si mal…

ADAM
Ma gente dame, où dois-je te conduire?

EVE
Voici, devant nous, l’entrée du couvent.

ADAM
Quoi? Le couvent? Ces portes là vont-elles
Sur mon espoir se fermer à jamais?
O, donne-moi quelque chose de toi,
Un gage, un signe, un fragment de dentelle,
Que je l’attache à la croix que tu vois,
Qu’en tous combats où celle-ci m’appelle
J’aie sous les yeux l’image de mon rêve
Et que je puisse, à travers les années,
Que loin de toi il me faudra passer,
Sans lassitude attendre le haut prix
Qui me viendra enfin récompenser.

EVE
      Prends ce ruban.

ADAM
Quoi, ce ruban plus sombre
Que la nuit la plus sombre? O, donne-moi
L’espérance, et non pas l’affliction!

EVE
Prends-le. C’est là mon gage. Et je ne puis
T’en donner d’autre… Hélas, l’espoir
Ne fleurit point dans l’ombre du couvent.

ADAM
L’amour non plus… Mais où tu es, ma Dame,
Comment l’amour pourrait-il être absent?
Ta robe, au demeurant, me laisse croire
Que tu n’es pas encor religieuse?

EVE
O, Chevalier, n’aggrave pas ma peine.
Je souffre assez de voir grandir la tienne.

LUCIFER, à Hélène.
Ces murs vont-ils t’enfermer, toi aussi?

HÉLENE
Oui… mais la clef n’a pas été jetée
Dans l’océan!

LUCIFER
      C’est dommage, en un sens:
Beau sujet d’élégie!

HÉLENE
      Va-t-en, trompeur!

LUCIFER
Pourquoi me dis-tu cela? Ne serait-ce
Pas un magnifique exploit que d’aller
Chercher une clef perdue dans la mer?

HÉLENE
Je ne t’en demande pas tant!

LUCIFER
      J’y vais!
Je cours! Je plonge! Les monstres, déjà,
Aiguisent leurs dents pour me dévorer!

HÉLENE
Reviens! Je frémis de terreur! C’est plus simple:
Je laisserai la clef sur la fenêtre.

ADAM, à Eve.
Si je ne puis partager ton destin
Tragique, au moins dis-moi ton nom, afin
Que, lorsque je prie le ciel, je puisse
Demander au Seigneur qu’il te bénisse.

EVE
Je me nomme Isaure. Et toi, chevalier?
A la recluse, il sied mieux de prier…

ADAM
      Tancrède.

EVE
Dieu te protège, Tancrède!

ADAM
Isaure! Ne me quitte pas encore!
Reste, Isaure, ou je maudirai ce nom
Que tu m’auras dit seulement alors
Que tu prenais congé de moi. Trop brefs
Furent ces instants, même pour un rêve…
Ce rêve, désormais, comment pourrai-je
Le prolonger en moi, si je ne puis
Avec le fil précieux de ton sort
En achever la douce broderie?

EVE
Eh bien voici mon histoire: mon père
Était, tout comme toi, un chevalier
Du Saint-Sépulcre. Une nuit, les païens
Assaillirent son camp, le saccagèrent
Par le fer et le feu. Alors mon père
Quand tout sembla perdu, fit le serment
De me vouer, s’il avait la vie sauve,
A la Vierge Marie… Il fut sauvé!
J’étais enfant quand cela se passait
Mais j’ai juré de tenir sa promesse.

ADAM
Sainte Mère de Dieu, toi qui incarnes
Le pur amour, n’as-tu donc pas rougi
En entendant ce serment sacrilège
Qui souille tes vertus du sceau du crime
Et qui transforme en malédiction
Ce qui était une grâce céleste?

HÉLENE, à Lucifer.
Et mon histoire à moi, te la dirai-je?

LUCIFER
Je la connais déjà… Tu as aimé,
Tu t’es trompée. Tu as aimé encore
Et, cette fois, c’est toi qui as trompé…
Tu as aimé derechef mais alors
Tu t’es lassée de ton nouveau héros.
Aujourd’hui, ton cœur est vide; il attend
Un autre amour, un nouvel habitant…

HÉLENE
Tu dois avoir le Diable pour compère!
Mais serais-tu modeste au point de croire
Que mon cœur est vide, en ce moment même?

LUCIFER, à Adam.
Seigneur, hâte-toi… Tu n’en finis pas
De prendre congé quand moi je ne puis
Freiner ma victoire…

ADAM
      Isaure, aie pitié!
Chacun de tes mots me perce le cœur…
Tu peux, d’un baiser, calmer ma douleur.

EVE
Tu sais quel vœu j’ai fait! C’est impossible.

ADAM
Mais moi je peux, j’ai le droit de t’aimer!

EVE
Tu es heureux… Moi, comment t’oublierai-je?
Ah, je défaille! Adieu, Tancrède! Adieu!
Nous nous retrouverons un jour aux cieux.

ADAM
Adieu! Adieu! Jamais le souvenir
De ce jour ne me quittera.
Elle entre dans le couvent.

HÉLENE, à Lucifer.
      Poltron!
Est-ce donc moi qui dois veiller à tout!
La clef sera sur la fenêtre, t’ai-je dit,
Pas dans la mer…
Elle suit Eve dans le couvent.

ADAM
      Allons-nous en…

LUCIFER
      Trop tard:
Telle est la fin de l’histoire… Ah, Tancrède,
Vois quelle race insensée est la tienne!
Un jour la femme est pour vous seulement
L’objet de vos bas désirs. Ce jour-là,
Avec vos gros doigts brutaux, vous souillez
Sa subtile poésie; vous gâtez
La plus adorable fleur de l’amour!
Puis, comme un dieu, voilà qu’un autre jour
Vous la placez très haut sur vos autels
Et que vous versez votre sang pour elle
En de vains combats tandis que se fane
Inutilement son baiser stérile…
Que ne la traitez-vous comme une femme?
Que n’avez-vous la juste notion
Et le respect de sa condition?
La nuit est venue. La lune paraît. Isaure et Hélène se montrent à une fenêtre du couvent.

EVE
Comme brillait le désir en ses yeux!
Comme il tremblait devant moi, ce héros!
Mais foi jurée et vertu me commandent
Et, jusqu’au bout, je me sacrifierai.

HÉLENE
De quelle folie souffre notre sexe!
Des préjugés veut-elle s’écarter,
La femme, aussitôt, se rue au plaisir
Plus violemment qu’une bête fauve,
Arrache à son front toute dignité
Et, méprisée, dans la fange se vautre.
Inversement, si elle suit les règles,
Elle s’effraie de son ombre, elle laisse
Ses charmes se flétrir, elle se prive
Des voluptés et en prive les autres.
Que ne choisit-elle un juste milieu!
Quel mal y-a-t-il si l’on prend un peu
De bon temps, parfois? Car enfin, la femme
Est tout le contraire d’un pur esprit!

EVE
Regarde, Hélène. Est-il encore ici?
Si aisément aurait-il pu partir?
Que je voudrais entendre encor sa voix!

ADAM, à Lucifer.
Ne se penchera-t-elle à sa fenêtre
Pour me jeter l’aumône d’un regard?
Ah, puisse encore une fois m’apparaître
Son admirable corps! Pardonne-moi,
Si je ne puis m’éloigner, chère Isaure!

EVE
Pour toi et moi, il vaudrait mieux, Tancrède,
Que tu fusses parti. Lorsque deux cœurs
Violemment s’arrachent l’un à l’autre,
Leur déchirure est tôt cicatrisée.
Mais qu’unis de nouveau ils se séparent,
Inguérissable est alors leur douleur.

ADAM
Quand à nous seuls l’amour est interdit,
Ne crains-tu pas de sonder cette nuit
Merveilleuse et paisible, et qui palpite
Comme un immense cœur empli d’amour?
Ne crains-tu pas que son charme t’envoûte?

EVE
Ah, tout cela me fait l’effet d’un rêve
Venu du ciel pour nous accompagner.
Un chant très doux, sur les vagues de l’air
Vogue et m’enchante, et je vois, sous les branches,
Mille génies sourire tendrement
En échangeant des baisers fraternels.
Hélas, Tancrède, ils ne sont plus pour nous,
Ces ris divins et ces baisers charmants.

ADAM
Ah, pourquoi ce mur cruel! Moi qui ai
Pris d’assaut, chez les païens, tant de villes,
Ne pourrais-je escalader ce rempart?

LUCIFER
Non, tu ne le pourras pas. Car il est
Gardé par l’esprit du temps; un esprit
Plus fort que toi.

ADAM
      Ah, qui a dit cela?
Un bûcher flambe au loin et un chœur s’élève.

CHŒUR DES HÉRÉTIQUES
De l’épée délivre mon âme
Et ma vie de la dent des chiens!
Sauve-moi des lions féroces
Et des licornes sanguinaires!
Je dirai ton nom à mes frères,
Je te louerai parmi les miens.
(Ps. XXII, v. 21-23)

EVE
Seigneur, pardonne aux âmes pécheresses!

ADAM
Quel chant lugubre!

LUCIFER
      Hé! Celui de vos noces…

ADAM
Il ne me fait pas peur… Mon cher amour,
Je braverai tous les dangers pour toi.

LES MOINES, en chœur.
Honte! Opprobre sur ceux qui osent
Contre ma loi se rebeller!
Félicité et Joie sur ceux
Qui prennent plaisir à ma cause
Et disent: loué le Seigneur
Qui protège ses serviteurs!
(Ps. XXXV, v. 26-27)
Adam, qui marchait vers le couvent s’arrête. Une chouette s’abat en criant sur la fenêtre d’Isaure. Les airs s’emplissent de sorcières. Un squelette se dresse devant la porte du couvent et en interdit l’approche à Adam.

EVE
Secourez-moi, Mon Dieu!
Elle ferme la fenêtre brusquement.

LE SQUELETTE, à Adam.
      Va-t-en d’ici!
Ce seuil est sacré!

ADAM
      Qui es-tu, fantôme?

LE SQUELETTE
Celle que, toujours, tu retrouveras
Dans chaque baiser que tu donneras…

LES SORCIERES
Semailles douces donnent
Bien aigres fruits souvent!
Et l’on voit la pigeonne
Mettre au monde un serpent!
Isaure, souviens-t-en…

ADAM
Quelle abomination! Est-ce vous
Qui avez changé, ou bien est-ce moi?
Vous souriiez quand je vous ai connues…
Rêve ou réalité? Je ne sais plus…
Votre magie paralyse mon bras…

LUCIFER
Ah, je me trouve vraiment - par hasard -
En aimable compagnie! J’attendais
Ce bonheur depuis longtemps. Regardez
L’aimable chœur de sorcières! Voyez
A quel point leur appareil bienséant
Surpasse l’impudeur des nymphes nues!
Salut à vous! A toi aussi, salut,
O mort, ma vieille amie, qui défigures
La vertu pour la faire prendre en haine
Par le fils de la terre! Ah, je regrette
De ne pouvoir avec vous bavarder
Toute la nuit, mais le temps m’est compté…
Les visions disparaissent.
En route, Tancrède! Ta bien-aimée
A fermé sa fenêtre. Allons-nous-en…
Que faire ici dans le noir de la nuit?
Le vent est glacé. Prends garde à la goutte!
Et puis Hélène va venir… Qu’en faire?
Le Diable ne va pas perdre son temps
A jouer les amoureux! Pour risquer
D’être à jamais couvert de ridicule
Et de gâcher son pouvoir! Que c’est drôle:
L’homme brûle de désir; tout son être
Appelle ardemment l’amour… Et pourtant
C’est la douleur qu’il récolte! Au contraire,
Le Diable au cœur plein de glace a du mal
A fuir à temps l’amour qui le poursuit!

ADAM
Emmène-moi vers une autre existence,
O, Lucifer! Les saintes notions
Pour lesquelles j’ai lutté, mal comprises,
N’ont engendré que malheur et souffrance.
Pour la gloire de Dieu, on tue des hommes.
L’Homme est trop bas pour accomplir mon rêve:
J’aurais voulu que nos plaisirs s’élèvent;
Il leur a mis l’affreux sceau du péché.
Quant à l’épée de la Chevalerie,
Que je voulais si hautement dresser,
Dans mon cœur même elle s’est enfoncée.
Allons-nous-en. Cherchons un nouveau monde!
J’ai fait la preuve, ici, de ma valeur:
J’ai su combattre et j’ai su renoncer;
Je puis quitter la bataille sans honte.
C’en est fini de mes enthousiasmes!
Que le monde aille à sa perte s’il veut,
Moi, je renonce à en tenir la barre.
Dût-il couler, je le verrai d’un œil
Indifférent… Je suis exténué.
Je veux me reposer.

LUCIFER
      Repose-toi!
Repose-toi! Mais je doute pourtant
Que ton esprit, sans cesse en mouvement,
T’accorde du répit… Suis-moi, Adam!


VisszaKezdõlapElõre