Le décor se transforme subitement pour représenter la place de Grève, à Paris. La terrasse et le balcon sont devenus léchafaud; la table est devenue la guillotine. Adam, qui de Kepler sest changé en Danton, harangue une foule agitée du haut de léchafaud. A côté de la guillotine, se tient Lucifer, sous les traits du bourreau. Une troupe de volontaires en guenilles, précédée dun tambour, entre en scéne et se range au pied de léchafaud. Grand soleil.
ADAM, comme sil continuait la tirade de Kepler.
Liberté! Égalité!
Fraternité!
LA FOULE
Ou la mort
Pour qui ose refuser
Cette immortelle devise!
Que les traîtres se le disent!
ADAM
Oui, quils meurent, ceux-là! La grande idée
De toutes parts est attaquée. Deux cris
La sauveront. Je lance le premier
Aux citoyens qui aiment leur patrie:
«La Patrie est en danger!» Le second
Tient en un mot que nous irons gronder
A la face des criminels: «Tremblez!»
Ils trembleront et périront. Les rois
Ont marché contre nous? Nous leur avons
Jeté à la tête celle du nôtre!
Les curés ont voulu, ces faux apôtres,
Nous attaquer? Nous avons arraché
La foudre de leurs mains et, sur son trône,
Rétabli la Raison, persécutée
Depuis toujours. Mais notre appel
Aux citoyens loyaux ne fut pas vain:
Onze de nos armées sont aux frontières;
Pour tout soldat tombé, cent volontaires
Sont fournis par la jeunesse héroïque!
Une folie sanguinaire, dit-on,
Décimerait notre France sacrée?
Qui peut loser prétendre? Du métal
En fusion, les scories sont chassées
Et ce qui reste est sans impureté.
Au demeurant - puisque cétait fatal -
Si nous avons dû répandre le sang,
Nous voulons bien quon nous traite de monstres
Pourvu que la Patrie soit grande et libre!
LES RECRUES
Ah, quon nous donne seulement des armes!
Des armes et un chef!
ADAM
Braves garçons!
Vous ne voulez que des armes
Pourtant,
Vous subissez mille privations,
Vos pieds sont nus, vous êtes en guenilles!
Mais vous saurez prendre, à la baïonnette,
Tout ce qui vous fait faute, ô nobles têtes,
Car vous vaincrez! Le peuple est invincible!
Un général qui sest laissé défaire
Vient de payer ici-même son crime.
Voyez son sang sur léchafaud.
LA FOULE
Le traître!
ADAM
Oui, cest le mot! Amis, le sang du Peuple
Est son seul bien. Pour sauver la Patrie,
Il le prodigue. Et celui qui dispose
Dun tel trésor de guerre nest quun traître
Si, grâce à lui, il savère incapable
De conquérir le monde!
Un officier sort des rangs des recrues.
LOFFICIER
Citoyen,
Donne-moi la place de ce coupable.
Je me fais fort deffacer cette honte!
ADAM
Tu as confiance en toi. Cest très bien
Mais, pour tenir ta parole, il faudrait
Que tu aies lexpérience! Va donc
Lacquérir au combat.
LOFFICIER
La certitude
De ma victoire est dans mon cœur! Et puis
Voici ma tête en gage. Elle vaut bien
Celle qui vient de choir!
ADAM
Si je lexige,
Qui peut prouver que tu lapporteras?
LOFFICIER
Moi-même, qui me moque de la vie!
ADAM
La jeunesse na point de ces pensées.
LOFFICIER
Encore une fois, citoyen, jinsiste:
Donne-moi ce commandement.
ADAM
Allons,
Patiente! Et tu atteindras ton but!
LOFFICIER
Tu te méfies de moi? Soit! Apprends-donc
A me placer plus haut dans ton estime.
Il se fait sauter la cervelle.
ADAM
Ah, cest dommage! Il aurait mérité
Une balle ennemie
Emportez-le.
Au revoir, mes amis. Je vous attends
Après notre victoire.
Les recrues séloignent au pas cadencé.
Ah, je voudrais
Partager votre sort! Hélas, mon lot
Nest pas la gloire et la mort héroïque
Sur un champ de bataille. Cest la lutte
Obscure contre ceux dont les intrigues
Mettent la France et moi-même en péril.
LA FOULE
Montre-les nous, nous les tuerons!
ADAM
Tous ceux
Que je vous ai montrés sont déjà morts
LA FOULE
Et les suspects?
Dores et déjà, ce sont des coupables.
Le peuple ne peut se tromper sur eux!
Il est infaillible! Il faut les tuer
Tous! A mort, à mort, les aristocrates!
Allons dans les prisons. Faisons passer
La justice sacrée du Peuple!
La foule se dirige vers les prisons.
ADAM
Non!
Car le péril nest pas dans les prisons.
De celles-ci, les verrous sont solides
Et lair que lon y respire est mortel:
Laissez-le faire, il travaille pour vous.
Cest sur les bancs de la Convention
Que la traîtrise aiguise ses poignards
En ricanant!
LA FOULE
Les Conventionnels
Nous les épurerons! En attendant,
Allons dans les prisons nous exercer!
Fais donc dresser, Danton, pendant ce temps,
Une liste des traîtres
La foule séloigne. Des sans-culottes traînent vers léchafaud un jeune marquis et sa sœur en qui lon reconnaît Eve.
UN SANS-CULOTTE
Citoyen,
Nous tamenons ces deux aristocrates.
Ce linge fin, ce visage orgueilleux
Attestent leur crime.
ADAM
Ah, le noble couple!
Approchez, jeunes gens.
LE SANS-CULOTTE
Nos camarades
Nous ont devancés. Courons les rejoindre!
La besogne ne manque pas. Les traîtres
Y passeront tous!
Ils séloignent. Les jeunes gens montent sur léchafaud autour duquel, seuls, restent quelques gardes.
ADAM
Je ne comprends pas
Quelle sympathie mattire vers vous
Je vous sauverai, dussé-je risquer
Ma vie pour cela
LE MARQUIS
A quoi bon, Danton?
Si, comme on le dit, nous sommes coupables,
Alors tu trahis la Patrie toi-même
En nous épargnant. Si notre innocence
Éclate à tes yeux, foin de ta clémence!
Nous nen voulons pas.
ADAM
Hé, qui es-tu donc
Pour oser ainsi parler à Danton?
LE MARQUIS
Je suis marquis.
ADAM
Tais-toi. Ne sais-tu pas
Quil ny a plus quun seul titre? Celui
De citoyen?
LE MARQUIS
Que je sache, mon roi
Na pas aboli les titres!
ADAM
Arrête,
Malheureux! On pourrait tentendre
Vois:
Cette machine même est aux aguets
Écoute-moi: entre dans nos armées,
Tu y feras une belle carrière.
LE MARQUIS
Non, car mon roi ne peut mautoriser
A servir dans une armée étrangère!
ADAM
Alors, tu vas mourir.
LE MARQUIS
Cela fera,
Au service du Roi, un mort de plus
Dans ma longue lignée.
ADAM
Pourquoi cours-tu
A la mort de la sorte?
LE MARQUIS
Hé quoi, ce droit
Serait-il réservé à la canaille?
ADAM
Tu veux me braver! Eh bien, malgré toi,
Je te sauverai
Quand les passions
Se seront calmées, on me rendra grâce
Davoir épargné lhomme que tu es.
Il sadresse aux gardes nationaux.
Conduisez-le chez moi sous bonne escorte.
Gardes, vous me répondez de sa vie.
Des gardes emmènent le Marquis.
EVE
Sois fort, mon frère!
LE MARQUIS
Que Dieu te protège,
Petite sœur
EVE
Ma tête vaut bien celle
De Madame Roland.
ADAM
Quels mots amers
Sur daussi tendres lèvres!
EVE
Léchafaud
En pourrait-il mériter de plus doux?
ADAM
Cette machine monstrueuse est tout
Mon univers
Et voilà quun morceau
Du Ciel, avec ton pas, sy est posé
Comme un saint temple où je suis enfermé.
EVE
Les prêtres ne raillaient pas, autrefois,
Les bêtes quils menaient au sacrifice,
Couvertes de guirlandes
ADAM
Ah, cest moi
Qui vais au sacrifice! On est jaloux
De ma puissance et moi je suis sans joie.
La vie? La mort? Lune et lautre minspirent
Le même mépris, le même dégout.
Ce trône royal doù je vois rouler
Des têtes et des têtes, chaque jour,
Je le regarde en attendant mon tour.
Je suis seul, terriblement seul: Oui, seul
Au milieu de tout ce sang. Et jaspire
De tout mon cœur à découvrir lamour.
O, Femme, si tu pouvais, rien quun jour,
Menseigner cette science céleste,
Cest avec joie que, dès demain, jirais
Offrir mon cou, moi-même, au couperet!
EVE
Peux-tu vraiment, dans cet horrible monde,
Aspirer à lamour? Ta conscience
Nen frémit-elle pas?
ADAM
La conscience?
Cela tracasse le vulgaire
Mais
Lhomme qui mène le destin, peut-il
Prendre le temps dun coup dœil en arrière?
La tempête sarrête-t-elle pour
Épargner une rose frêle? Et qui
Peut se permettre de juger celui
Qui se consacre à la chose publique?
Peut-on donner un nom au fil secret
Qui fit agir Brutus, Catilina?
Lhomme sur qui sont braqués tous les yeux,
On a grand tort de le voir comme un dieu:
Il reste un homme, avec les cent tracas
De sa condition
Oui, ceux qui règnent
Ont, eux aussi, un cœur qui bat. César -
Sil fut aimé - nétait pour sa maîtresse
Quun bon garçon, et quelle aimait
Peut-être
Na-t-elle jamais su que lunivers
Rien quau nom de César tremblait de peur!
Si je dis vrai, pourquoi ne pourrais-tu
Maimer? Nes-tu pas une simple femme
Et moi un homme? On prétend que le cœur
Dès sa naissance est voué à la haine
Ou à lamour. Le mien test destiné
Depuis toujours. Je le sens
Mais toi-même
Nentends-tu pas le sens de mes paroles?
EVE
Si cela se pouvait, quen serait-il?
Ton dieu nest pas le mien. Nous ne pourrions
Jamais nous comprendre lun lautre.
ADAM
Bah!
Jette au passé cet idéal usé!
A des dieux morts sacrifre-t-on encore?
Le seul culte éternel, pour une femme,
Cest le cœur!
EVE
Un autel abandonné
Peut avoir ses martyrs. Avec amour,
Pieusement, veiller sur des ruines
Est plus noble, ô Danton, que de courber
Le front devant le régime nouveau.
Nest-ce pas là vocation de femme?
ADAM
Nul na jamais vu Danton sattendrir.
Quiconque aujourdhui, quil soit son ami
Ou son ennemi, le verrait ici
Sur cet échafaud, les yeux pleins de larmes,
Implorer lamour dune jeune fille,
Prophétiserait la chute prochaine
De cet homme que le destin lança
Comme un ouragan pour laver le monde.
On rirait de moi et je ne ferais
Plus peur à personne
O, femme, pourtant,
Jimplore de toi un rayon despoir!
EVE
Peut-être, un jour, dans la paix de la tombe,
Lorsque ton âme aura pu se laver
De cette boue sanglante
ADAM
Ah, jeune fille,
Tais-toi! Je ne crois pas à lautre monde.
Le sort, cest sans espoir que je laffronte.
La foule revient, violente, bruyante, brandissant des armes ensanglantées et des têtes coupées. Quelques hommes montent sur léchafaud.
LA FOULE
Nous avons fait justice! Quelle engeance
Insolente et vaniteuse, ces nobles!
UN SANS-CULOTTE, tend une bague à Danton.
Prends cette bague et mets-la sur lautel
De la Patrie. Cest un de ces infâmes
Qui me la mise dans la main, pensant
Que mon couteau ne légorgerait pas!
Ils nous prennent pour des brigands!
Il se tourne vers Eve.
Et toi?
Tu vis encor? Va rejoindre tes frères!
Il la poignarde. Elle tombe morte derrière léchafaud. Adam se couvre les yeux, horrifié.
ADAM
Cen est fait delle! O, qui pourrait te vaincre,
Fatalité?
LA FOULE
Et maintenant, allons
A la Convention! Conduis-nous, citoyen!
As-tu préparé la liste des traîtres?
Ceux qui étaient montés sur léchafaud en descendent. De la foule se détache une femme en guenilles, jeune, ardente, vulgaire, qui nest autre quune nouvelle incarnation dEve. Un poignard dans une main, une tête coupée dans lautre, elle se précipite vers Danton.
EVE
Celui-là conspirait contre toi! Vois
Sa tête, Danton! Je lai occis moi-même!
ADAM
Sil pouvait remplir mieux que moi ma place,
Tu as eu tort. Sinon, tu as bien fait!
EVE
Jai eu raison! Et je veux mon salaire:
Danton, viens passer la nuit avec moi
ADAM
Quel amour peut donner une tigresse?
Quel sentiment peut habiter son sein?
EVE
Tu parles comme un aristo! Ou bien
Cest la fièvre qui te fait délirer!
Tu es un homme, et je suis femme, et jeune
Si je moffre à toi, cest que je tadmire!
ADAM
Ah, cette ressemblance
Est-ce possible?
Je suis la proie dun mirage terrible.
Celui qui connut lange avant sa chute
Et le revit sous sa forme infernale
Peut, seul, imaginer ce que jéprouve:
Ce sont les mêmes traits, la même voix!
La différence est cependant totale!
Ah, je nai pu posséder la première:
Une auréole sainte la gardait
Et celle-ci pue tellement lenfer
Que je ne puis lapprocher sans dégout.
EVE
Quest-ce que tu marmonnes, citoyen?
ADAM
Je calcule, citoyenne, que jai
Beaucoup moins de nuits à passer quil reste
Dennemis de la Liberté
LA FOULE
En route
Pour la Convention! Le nom des traîtres!
Robespierre, Saint-Just et dautres Conventionnels arrivent, escortés par un nouveau flot populaire, et montent sur une estrade improvisée.
SAINT-JUST
Comment vous les donnerait-il? Leur chef,
Cest lui!
La foule gronde.
ADAM
Tu oses maccuser, Saint-Just?
Oublies-tu ma puissance?
SAINT-JUST
Tu la dois
Au peuple! Mais le peuple est avisé;
Il a su te percer à jour et fera sien
Le Jugement de la Convention.
ADAM
Je ne veux pas dautre juge que lui
Et, je le sais, il reste mon ami.
Nouveaux grondements dans la foule.
SAINT-JUST
Tu ne peux avoir damis que les traîtres!
Le peuple souverain va le prouver
Et contre toi il rendra son verdict.
Je taccuse davoir trahi sa cause,
Davoir dilapidé les fonds publics,
Davoir lié partie avec les nobles
Et de vouloir, enfin, nous imposer
Ta tyrannie!
ADAM
Prends garde à toi, Saint-Just!
Ton accusation est un mensonge,
En quelques mots, je peux te foudroyer!
ROBESPIERRE
Ah ne lécoutez pas! Mieux: faites taire
Sa langue lisse et fourchue de vipère!
Quon larrête, au nom de la Liberté!
LA FOULE
Nécoutez pas le tyran! Quon le tue!
On entoure Danton et lon sempare de lui.
ADAM
Soit! Ne mécoutez pas
Mais je refuse,
Moi, découter les calomnies insanes
Dont on veut maccabler! A la tribune,
Vous navez jamais pu me vaincre. Ici,
En marrêtant, vous échouez de même!
Robespierre, tu ne mas pas vaincu:
Tu mas devancé seulement! Cest moi
Qui renonce au combat: je nen veux plus.
Dès à présent, sache-le, je tinvite:
Tu connaîtras le même sort que moi
Avant trois mois!
Au bourreau.
Allons, bourreau, fais vite.
Tu vas tuer un géant: sois adroit!
Il pose sa tête sous le couperet.